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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 10:45

L´expression Waza wo nusumu, littéralement "voler les techniques", est un élément constitutif caractéristique des arts martiaux japonais. Cette formule, pourtant courante, n´est pas toujours bien comprise, ni bien appréhendée par les pratiquants contemporains. En effet, pour beaucoup, voler les techniques d´un modèle trop souvent idéalisé (le maitre local déifié par ses élèves) ou voler des techniques appartement à d´autres méthodes constitue l´essentiel du message.

 

Aussi, bon nombres de pratiquants, de "fondateurs" et d´experts auto-proclamés collectionnent des centaines, voire des milliers de techniques disparates, et généralement peu compatibles entre elles, puisées ça et là, pensant ainsi acquérir une connaissance exhaustive,  elle même garantissant de facto une efficacité majeure en combat.

 

Aussi étonnant que cela puisse paraitre, certaines méthodes assument entièrement leur choix et en font même un argument d´autorité. C´est le cas notament du très exotique "ju-jutsu" allemand qui énonce fièrement " En 2000, une commission a introduit une remaniement de la méthode de ju-jutsu. Sous le slogan "toujours adapter ce qu´il y a de meilleur dans les différents systèmes de combats", de nouvelles influences, dont certaines n´appartenant pas aux arts martiaux Japonais, ont été intégrées au ju-jutsu au sein d´un système structuré et méthodique". Dans le cas du ju-jutsu allemand, au delà du très classique  triptyque Judo, Aikido, Karate, viennent désormais s´ajouter une poignée de drills basiques "empruntés" aux arts martiaux phillipins, quelques combinaisons s´apparentant vaguement à du kick Boxing et, pour la partie condition physique, de la Zumba. Le résultat, en plus d´être profondement désolant, est absolument indigeste.

 

Néanmoins, cet "exemple" a le mérite d´illustrer parfaitement une dérive toujours plus répandue dans le milieu des arts martiaux, à savoir celle de la copie de la forme externe au détriment du principe, véritable fil conducteur de la méthode, et de la stratégie.

 

Le concept Waza wo nusumu au Japon est très ancien et repose paradoxalement sur une relation Maitre-élève à la fois solide et consentie. L´enseignant dispense son savoir, en général à une poignée d´élèves, sans s´embarrasser véritablement d´explications. Cette pédagogie particulière constitue l´essence même de la relation entre le maitre, qui accepte de montrer une partie de son savoir et de ses connaissances, et l´élève qui s´engage, de son coté, à s´adonner corps et âme à l´étude et à découvrir par lui même ce qui relève réellement du véritable enseignement. A terme, la valeur des découvertes faites par le disciple est sanctionnée par le Maitre qui lui décerne un ou plusieurs titres, le plus généralement sous la forme de makimono (certificats), correspondant au niveau atteint par l´élève dans le Ryu (école).

 

Par définition, tous les élèves n´étant pas égaux aux yeux du Maitre, et la transmission étant réservée à peu d´élus soigneusement choisit, il arrivait que l´expression Waza wo nusumu ait dû être prise littéralement par certains disciples particulièrement perspicaces et  doués qui ont réussi à saisir l´essence des techniques au delà de leurs apparences.

 

Dans l´ouvrage monumental qu´il consacre à Miyamoto Musashi, Tokitsu Kenji révèle certains aspects de l´enseignement martial à l´époque féodale:

 

 

"Garder secrète l’existence d’une technique particulièrement efficace était habituel dans toutes les anciennes écoles d’arts martiaux. La technique secrète était généralement dissimulée sous le couvert d’une autre technique proche.

 

Par exemple, dans l’art du combat à main nue, une technique qualifiée de « coup de pied de clou » est souvent dissimulée sous l’apparence d’un coup de talon. Lorsqu’on s’exerce au coup de pied en maintenant verticalement le pied et en poussant le talon en avant, on pense généralement qu’il s’agit d’un coup de talon. La technique plus subtile et plus dangereuse est de frapper avec la pointe du pied, verticalement vers le haut. Mais, tant que l’on attache son attention au talon, il est quasiment impossible de découvrir l’utilisation de la pointe du pied. Pour dissimuler une technique importante, il était donc usuel de donner une autre explication plausible afin de détourner l’attention d’un éventuel investigateur. Si on cache la totalité, les adeptes d’autres écoles continueront à chercher jusqu’à ce qu’ils trouvent le secret ; mieux vaut céder, au moment juste, une technique plausible. Ainsi satisfaits, ils abandonneront la piste du secret . Telle était l’attitude habituellement adoptée pour transmettre les arts secrets.

 

 

Ce mode de transmission s’est stabilisé au Japon au cours de la période Edo dans le système d’enseignements des techniques, avec l’opposition omote (surface) et ura (arrière ou caché). L’apprentissage d’une école commence toujours par les techniques montrées (omote waza), puis les élèves choisis apprennent les techniques cachées (ura waza). Le passage de l’apprentissage des omote waza aux ura waza exige une ancienneté qui implique confiance et attachement à l’école, ce qui ouvre à une participation à ses secrets. Parfois, on désignait ces techniques du nom de ura gei et omote gei. Il faut comprendre qu’il s’agissait de techniques de combat ou se jouent la vie et la mort. La divulgation faisait l’objet de sanctions mortelles."

 

 

Il est fascinant de voir le degré de raffinement et d´intelligence atteint par certains Maitres et à quel point le culte du secret imprègne le monde des arts martiaux japonais classique.  Il est également possible d´entrevoir le génie et le degré d´abnégation nécessaire, à un "non élu", pour arriver à percer les secrets d´un Ryu et, par conséquent, d´ en "voler" les techniques les plus efficaces. A la lumière de ce que nous apprend Tokitsu Kenji,  il n´est pas non plus difficile de comprendre pourquoi les adeptes qui se sont emparés de ces secrets rechignent à les divulguer.

 

Les Koryu Bujutsu se transmettent traditionnellement au sein d´une même famille, idéalement de père à fils, que ce dernier soit un enfant biologique ou adopté. Seul le successeur désigné a théoriquement accès à l´enseignement le plus secret, le plus caché, le plus fondamental. Au risque de décevoir les "collectionneurs de techniques", la notion même de technique secrète dans les méthodes de combat à mains nues appartient infiniment plus à la légende qu´à la réalité. Il existe, bien évidemment, des techniques dites supérieures qui sont plus efficaces, plus expéditives et plus faciles à mettre en oeuvre que d´autres, mais ces dernières ne constituent néanmoins pas l´essence véritable de l´école, ni la souce de son efficacité.  

 

 Deux adeptes du passé personnifient parfaitement cette conception de l´enseigement. Le premier, Takeda Sokaku a, pendant plus de 40 ans, parcouru inlassablement le Japon afin de transmettre le Daito-ryu Aikijujutsu et de le léguer à la postérité. Le second, Sagawa Yukiyoshi, particulièrement doué, a réussi, au delà de toute attente et alors qu´il n´était pas formellement destiné à être initié au secret de l´école, a voler ce qui faisait de son Maitre un véritable phénomène martial à savoir l´Aiki, une méthode corporelle très raffinée qu´infiniment peu d´adeptes, toutes époques confondues, ont réussi à maitriser. Sagawa, à force de travail et de recherche, a réussi à s´approprier ce qui constiutait la source du pouvoir de Takeda Sokaku. Il ne fait pourtant guère de doutes que Takeda Sokaku ne s´embarrassait pas d´explications, ni de conseils lorsqu´il enseignait. Il se contentait de montrer une technique deux fois uniquement avant de passer à la suivante, à charge pour ses élèves de saisir immédiatement ce qu´il y avait à prendre et de le faire fructifier par la suite.

 

Dans Transparent Power, Sagawa offre de nombreuses reminiscences de son apprentissage sous la houlette de Sokaku qui permettent de prendre conscience à quel point l´expression Waza wo nusumu prend ici tout son sens.

 

Le successeur dédigné de Sokaku, son troisième fils, Takeda Tokimune a vraisemblablement bénéficié d´un enseignement plus ciblé comme semblent l´attester ses nombreuses notes  (voir l´article de Eric Grousilliat sur ce point). Pour autant, il est difficile d´imaginer que Sokaku ait fait montre de beaucoup plus de patience et de pédagogie à l´égard de son propre fils qu´il  n´en avait démontré à ses élèves les plus proches.

 

Pour conclure, plusieurs conditions sont nécessaires pour "voler des techniques". Nécessaires, incontournables et cumulatives. Il faut, dans un premier temps, suivre l´enseignement d´un véritable Maitre, s´investir inconditionnellement dans la pratique (avec les difficultés que la vie moderne implique) et saisir chaque occasion de mettre en pratique ce qui a été si chèrement acquis. Les temps changeant, d´authentiques experts aux capacités très largement supérieures à la norme ont décidé de rendre leur enseignement accessible à qui souhaite faire évoluer sa pratique. Akuzuwa Minoru de l´Aunkai, Hino Akira ou encore Kuramoto Nariharu font partie de cette nouvelle catégorie d´enseignants qui enseignent ouvertement les principes les plus profonds de leur méthode.

 

Cette ouverture d´esprit et cette générosité ne saurait toutefois s´affranchir du travail personnel et pour rester dans le ton du sujet, il ne faut pas oublier que selon la formule consacrée "le véritable enseignement n´est pas de te parler mais de te conduire". Certaines traditions s´inscrivent résolument dans la durée, pour le plus grand bénéfice de ceux qui se donnent la peine de suivre la voie.

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Published by Ashura - dans Articles
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