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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 07:47

La préservation, le développement et la correcte transmission des techniques et  principes d´une école classique (Koryu) d´une génération à l´autre est, sans aucun doute, l´une des phases les plus délicates à gérer pour le patriarche d´une tradition martiale parfois pluri centenaire. Les Koryu Bujutsu sont un monument en péril. Souvent cataloguées comme des traditions surannées, des survivances tenaces et complètement dépassées d´un autre temps ou encore comme un simple folklore,  leur déficit d´image et le peu d´intérêt qu´elles suscitent, tant au Japon que dans le reste du monde,  expliquent en partie cette regrettable situation. Alors qu´en pleine période Edo, certaines ryu-ha, telles la Tenjin shin´yo ryu ou la Hokushin Itto-ryu affichaient une vitalité admirable et comptaient jusqu´à plusieurs milliers d´adeptes, leurs effectifs se sont aujourd´hui dramatiquement réduits comme peau de chagrin et, dans certains cas, le nombre restreint et l´âge avancé des pratiquants actifs ne permettera vraisemblablement pas à de nombreuses écoles, à terme, de survivre.

 

 

 

La transmission du savoir, au sein des Koryu Bujutsu, est assurée au travers de l´étude du Kata. Sans être totalement exclusive, cette méthode constitue néanmoins une part non négligeable, et surtout non négociable, de l´apprentissage. Le terme Kata dans les écoles classiques japonaises ne doit pas être confondu, dans la forme, avec celui utilisé pour (les) Karate. En Karate, le Kata correspond  à une séquence de mouvements, plus ou moins longue, effectuée en solo et dans le vide face à un ou plusieurs adversaires imaginaires. Cette description est bien évidemment très réductrice et ne saurait en aucun cas constituer un argument d´autorité, ni une définition complète.

 

 


 

 

 

En Koryu Bujutsu, le Kata se pratique principalement à deux. Tori exécute une technique sur Uke qui la reçoit au cours d´une séquence pré-établie. Les scénarios sont nombreux et incluent tout une palette d´attaques diverses et variées allant des frappes aux saisies effectuées dans, et à partir de, différentes positions. Le Kata est la mémoire vivante de l´école, il contient tous les principes et les stratégies qui constituent l´essence même de la ryu-ha.  A ce titre, il représente bien plus qu´une simple compilation de mouvements ou qu´une technique isolée, or son rôle, pourtant fondamental, est souvent mal compris par les pratiquants d´arts martiaux dits "modernes".

 

Le Kata constitue le fondement, le socle, sur lequel l´adepte viendra asseoir sa "martialité". Il ne s´agit pas pour le pratiquant de mémoriser des centaines de séquences techniques à usage unique mais plutôt d´intégrer progressivement un certain nombre de principes fondamentaux, communs à la quasi totalité des écoles, et qui sont susceptibles de permettre la victoire ou, à défaut, la survie lors d´un affrontement. Sans rentrer trop profondement dans les détails et de façon non exhaustive, ces principes sont: l´intuition et la perception active ce qui nous entoure (genshin), la gestion de la distance (ma-ai), l´aptitude à créer le déséquilibre chez l´adversaire pour pouvoir appliquer la technique (kuzushi) et la capacité à maintenir l´esprit concentré et éveillé une fois le combat terminé (zanshin).

 

 

L´observateur se méprend régulièrement sur le but et la fonction du Kata au sein des écoles dites "traditionnelles". En réalité, l´étude du Kata évolue de pair avec la progression de l´adepte. Dans un premier temps, il est demandé au débutant d´agir par mimétisme et de copier purement et simplement les mouvements du sensei (professeur) ou du sempai (ancien). Cette phase dans l´apprentissage, bien qu´étant strictement nécessaire, apparait  particulièrement ingrate, voire rébarbative (1.000 répétitions pour la maitrise, 10.000 pour le polissage dit le proverbe) aux yeux du jeune novice qui n´a pas encore l´expérience, le recul et les connaissances nécessaires pour appréhender dans sa globalité ce qui lui est enseigné.

 

Il existe traditionellement deux formes de Kata keiko (exercices de pratique du Kata). La version omote dite de "surface" et enseignable à tous les membres de l´école indépendamment de leur implication personelle et de leur potentiel intrinsèque. On considère qu´il n´est pas dommageable pour l´école de voir ses techniques être divulgées à des individus extérieurs à la ryu-ha, fussent ils eux mêmes pratiquants. Ces techniques représentent en quelque sorte la partie visible du programme accessible à tous.

 

 

 


 

 

 


 

 

 

L´exécution dite "ura" (cachée) des techniques est, en revanche, un secret jalousement gardé. Il s´agit toujours de Kata mais dont les applications en combat réel sont jugées infiniment supérieures. Ces techniques demandent une meilleure expertise et une aisance technique plus prononcée par rapport aux versions de base mais apportent sans aucun doute une plus value très significative lors d´un affrontement. Paradoxalement, la différence entre techniques omote et ura est parfois étonnamment  ténue alors que le ressenti pour Uke et l´efficacité sont sans commune mesure. Tous les adeptes n´ont pas nécessairement accès à ce savoir, seuls une partie d´entre eux, triés sur le volet, seront initiés à cet enseignement qualifié de supérieur. Par enseignement supérieur, il convient d´entendre une  utilisation optimale du corps pour une génération de puissance supérieure ainsi que toute une série de prises, saisies, déplacements et frappes inédits qui n´existent pas ou qui ne sont pas étudiés dans les formes omote.

 

 

Une fois le grade de shodan obtenu, l´étude du Kata devient résolument évolutive et l´adepte se voit accorder une plus grande autonomie dans son apprentissage. Les rythmes changent également. Les attaques et les saisies se font plus tranchantes, plus rapides, plus résolues. La complaisance n´est plus de mise et progressivement l´adepte intègre et adapte le Kata en fonction de sa personnalité et des ses capacités. Si les principes fondamentaux restent incontournables, d´autres qualités sont désormais à développer telles l´intention, l´intensité et la fluidité dans l´exécution des techniques. Il n´est plus question d´interrompre un mouvement en pleine action sous prétexte que l´on n´était pas prêt ou que l´adversaire a attaqué sans prévenir ou de façon inhabituelle. Il convient désormais de poursuivre l´action et de s´adapter aux circonstances. Au sein du Dojo, l´étude du Kata constitue une relation donnant/donnant, gagnant/gagnant entre deux adeptes, chacun se nourrissant de l´expérience et des capacités de l´autre. Le kohai peut ainsi ressentir et apprécier la technique de son sempai et ce dernier, à son tour, progresse à travers l´enseignement et la transmission qu´il donne. A niveau égal, deux adeptes peuvent complètement s´affranchir du carcan du Kata et en profiter pour expérimenter leurs découvertes et affiner leurs techniques.

 

Parmi les stratégies à appliquer figure le go no sen (réaction face à une action/agression). Si le terme est familier pour les pratiquants d´arts martiaux japonais, il est généralement à la fois mal intégré et mal enseigné. Pour beaucoup le go no sen est une parade que l´on oppose à une sollicitation agressive avant de passer à la contre attaque. Cette définition se rapproche plus du go no go (action contre action) et ne permet pas, en situation réelle, de reprendre l´initiative de façon décisive lors d´une confrontation. Il convient donc, dans le cadre de l´étude du Kata, de bien intégrer cet aspect particulier du combat et d´acquérir la capacité à "lire" le langage corporel de l´adversaire afin de pouvoir appliquer correctement le go no sen. La nature et la qualité de l´apprentissage évolue donc très sensiblement au cours des années pour se rapprocher toujours plus des conditions d´un affrontement non codifié. Le but est de mettre un terme à l´agression en réagissant de façon appropriée avant que cette dernière n´ait eu le temps de "s´extérioriser" totalement. Cette étude, plus spécifique, n´est abordée qu´après un certain laps de temps et est probablement responsable de la mauvaise compréhension du go no sen et de la fonction du Kata.

 

Parmi les pionniers Occidentaux en arts martiaux japonais, rares sont ceux à avoir réellement étudié dans la durée et encore moins nombreux sont ceux ayant eu accès à un enseignement autre que de "surface". Par conséquent, ce qu´il aurait fallut considérer comme de simples Kata de base ont été présentés au grand public comme des techniques authentiques et représentatives des Koryu Bujutsu. En d´autres termes, des pratiquants légérement plus avancés que de simples débutants ont tenté, avec plus ou moins de succès, de transmettre ce qu´ils avaient appris, de façon lacunaire, en Occident sans avoir eu nécessairement conscience qu´ils n´avaient jamais eu accès à l´essentiel et qu´ils étaient, en réalité, restés sur le "seuil de l´école". Si l´on considère la situation actuelle en Europe et la multitude de pseudos écoles traditionnelles se réclamant du Japon, au travers de ces pionniers, on ne peut que constater que les dégâts sont considérables.

 

L´importance du Kata keiko demeure fondamentale dans la formation d´un adepte. Progressif et évolutif, il est le garant de la bonne compréhension des principes et des stratégies fondamentaux de l´école et en constitue le répertoire technique. Sans principes et sans stratégies dûment intégrés, la technique n´est d´aucune utilité et sans technique il est impossible de vérifier la validité et la pertinence des principes et des stratégies. Dans les Koryu, toutes les techniques contenues dans les Kata sont connexes, c´est à dire qu´il est possible d´appliquer une ou plusieurs techniques indépendamment de l´attaque à laquelle il faut faire face. Le Kata n´est pas un catalogue technique rigide appliquable dans un cas précis uniquement, bien au contraire, il permet le lien fondamental entre principe, technique et stratégie et exprime sa pleine potentialité à travers l´adepte. En d´autres termes, il s´agit d´un outil pédagogique incontournable mais qui impose une implication totale et quotidienne. Des conditions bien drastiques pour une époque qui n´a plus le temps de prendre son temps et dans laquelle seul l´effet immédiat et la satisfaction béate sont recherchés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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