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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 20:59

Figthing-spirit-of-Japan.jpg

 

 

 

Nous avons déjà évoqué  dans un précédent article, Jūdo vs Jū-Jutsu, la réalité au delà du mythe,   Ernest John Harrison, journaliste Britannique et fervent pratiquant de Kodokan Judo. Après une brève expérience au sein de la Tenjin Shin´yo ryu à Yokoyama, Harrison obtient en 1911, à Tokyo, le grade de Shodan. Il devient, ainsi, l´un des tous premiers Occidentaux à atteindre ce grade et poursuivra avec passion la pratique du Judo bien après son départ du Japon en 1912.

 

Journaliste de profession, il est également l´auteur d´un ouvrage relativement peu connu du grand public   "Figthing spirit of Japan" qui constitue un témoignage très coloré d´un passé désormais définitivement révolu mais ô combien passionnant pour les amateurs de culture japonaise traditionelle. Sans surprises, le livre traite abondament de Judo Kodokan, la précision a son importance, mais également des aspects plus ésotériques du Bujutsu. A ce titre, Harrison dès 1912, fait allusion à des termes jusque là largement inconnus en Europe, voire même au Japon, tels tanden, bujin, kappo et aiki.

 

Partenaire d´entrainement de Yokoyama Sakujiro et de Mifune Kyuzo!!!  Harrison rencontre au cours de ses pérégrinations un certain  Kunishige Nobuyuki,  expert en Shinden Isshin ryu et directeur technique du Dojo Shidokan  à Shimbashi dans un quartier de Tokyo. A l´instar de nombreux Maitres de Ju-jutsu authentique, Kunishige maitrise plusieurs disciplines martiales: Kenjutsu, Yari (lance), Tessen (éventail de guerre) et "Judo" n´ont guère de secrets pour lui.

 

Kunishige est âgé de plus de 70 ans lorsqu´il fait la connaissance du jeune Britannique. Au cours d´une froide soirée, Harrison, accompagné d´un ami Japonais maitrisant parfaitement l´anglais est, à sa demande, convié au Dojo Shidokan pour assister à une lecture sur les arts martiaux suivie d´une démonstration pratique.

 

"Suite à la requête de Harrison, présent ce soir,  étudiant enthousiaste de Judo et qui a l´intention de rédiger un livre sur les arts martiaux afin de les faire connaitre à l´étranger,  je commencerai donc mon récit bien que je ne retienne pas être la personne la plus qualifée pour le faire.

 

Avant toute chose, il est important que je vous explique la différence entre le Judo, qui découle du Ju-jutsu, et le Taijutsu.

Ce dernier (le Taijutsu) est une partie du Judo et, à mon grand dépit, est souvent confondu avec celui ci. En fait, c´est effictivement le Taijutsu qui est enseigné actuellement dans les écoles de Judo actuelles.

 

(le terme Judo employé ici par Kunishige Nobuyuki ne doit pas être confondu avec le Judo Kodokan fondé par Kano Jigoro N.D.A).

 

Le Taijutsu est une partie, mais n´est pas tout le Judo, gardons néanmoins à l´esprit que le Judo, sans le Taijutsu, perdrait bonne partie de ses fondements et deviendrait, par conséquent, une discipline très difficile à enseigner.

 

La principale différence entre les deux disciplines réside dans le fait que le Taijutsu renvoie principalement à la culture physique tandis que le Judo a pour but d´amener ses adeptes, dans une certaine limite, à pénétrer les secrets de la vie et la mort qui sont contenus dans l´aiki no jutsu.

 

Ainsi, le Taijutsu, qui a comme objectif premier  la culture physique ne prévoit pas l´étude de l´ate tandis que les kuatsu en font partie et sont relativement facile à enseigner.

 

Une rencontre de Taijutsu se termine généralement lorsque l´un des deux adversaires est projeté au sol, tandis que dans le Judo, à proprement parler, les choses ne se déroulent pas de la sorte: le simple fait de projeter au sol l´adversaire n´est pas nécessairement synonyme de victoire puisque le projeté, s´il est expert, pourrait avoir recours aux atemi pour mettre temporairement hors combat l´adversaire.

 

De surcroit, le Taijutsu ne comprend pas, par exemple tsukide et ke-ashi, qui font partie des ate et appartiennent plus précisemment au Judo.

 

Cependant, Taijutsu et Judo sont en étroite relation et il est préférable, pour un étudiant, de commencer par le Taijutsu avant de pratiquer le Judo à proprement parler.

 

Si, en Judo, l´adversaire tente de frapper aux yeux, il faut etre en mesure de se défendre en essayant d´arreter le coup avant qu´il n´atteigne sa cible et, de la sorte, frapper l´adversaire sur un point vital, kyusho, le rendant ainsi inoffensif.

 

Ce coup est un atemi qui est une des caractéristiques essentielles du Judo, par opposition au Taijutsu, lequel comme nous l´avons déjà spécifié, en constitue une partie importante.

 

L´atemi rendra donc l´adversaire inoffensif et il devra, par la suite, être réanimé à l´aide d´une technique de kuatsu ou de kappo.

 

C´est dans ces mêmes atemi que se retrouve l´utilisation réelle d´un art martial entendu pour le combat de survie.

 

Les Maitres de certaines écoles sont enclins à séparer l´enseignement du Judo et du seikotsu (l´art de réduire fractures et autres luxations) tandis que, dans mon école, pour des raisons évidentes, ces deux aspects sont enseignés conjoitement.

 

Les parties vitales du corps sont: ninchu (sous le nez), juka (sous les oreilles), daino (cerveau), kono (occiput), suigetsu (sternum), niuka (diaphragme), ekika (sous les aisselles), hihara (flanc antérieur et flanc postérieur), ces parties sont connues au sein de notre école comme Kiukon (neuf organes vitaux).

 

Un ate porté contre un des ses organes influt sur les organes internes correspondant.

 

J´ai en ma possession des documents, dans lesquels les principaux points vitaux et leur connexion spécifique avec le système nerveux et les organes internes, sont clairement indiqués, mais j´estime nécessaire de les divulger à un nombre restreint de personnes car il s´agit d´informations potentiellement dangereuses surtout si elles devaient venir à la connaissance d´individus sans scrupules. De surcroit, ces informations me furent transmises par un Maitre expert lequel m´a recommandé la plus grande discrétion.

 

 

 

ek-ae kyusho kagami


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                    Planche anatomique désignant les principaux point vitaux du corps humain

 

 

 

Une côte, lorsqu´elle est frappée avec violence, peut se rompre et le kuatsu permet de réparer les dommages s´il est appliqué dans un délai inférieur à deux heures à partir du moment ou le coup a été porté. L´aiki, discipline du seikotsu est particulièrement efficace quand l´ate a touché l´un des 9 organes précedemment cités.

 

Ainsi, les étudiants de Judo ne doivent pas refuser d´apprendre le seikotsu qui peut également leur servir à rendre plus efficace le kuatsu.

 

Le Taijutsu est efficace lorsque l´on affronte peu d´adversaires, mais s´ils sont nombreux, il devient quasiment inutile."

 

 

Afin d´illustrer ses dires, Kunishige relata un épisode s´étant déroulé peu de temps auparavant au comissariat de police ou fut organisé une rencontre entre un maitre de Taijutsu et 3 policiers.

 

 

"Le Maitre devait réussir à projeter chaque policier mais il fut défait parce que les 3 policiers l´empoignèrent solidement l´empechant ainsi de les projeter."

 

Kunishige ajouta qu´avec une préparation appropriée en Judo, il aurait été possible de les vaincre, le Maitre aurait ainsi avoir recours à l´ate et ceci sans pour autant  causer des dégats permanents et en pouvant par la suite annuler l´effet des coups en ayant recours au kuatsu.

 

Au cours de la soirée, Umezawa, l´ami Japonais que Harrison avait amené avec lui pour assister à la lecture, pose la question suivante: "J´ai entendu parler par mon ami Harrison de certaines prouesses que vous effectuez afin de démontrer l´aiki. Oserai je vous demander une démonstration"?

 

Kunishige nous fit asseoir en seiza en me demandant d´agripper fermement  ses oreilles et de tirer le plus fort possible, chose que je fis promptement, je ne suis pas faible et je m´efforçais de tirer sur les oreilles mais cela ne fit aucun effet à Kunishige. Aucune réaction de souffrance ne pouvait se lire sur son visage et il ne bougea pas le moins du monde tout le temps que dura l´épreuve, soit environ une minute, tandis que je me sentais, pour ma part, de plus en plus épuisé, comme si j´essayais de déplacer une énorme statue.

 

A cet instant, Kunishige m´avertit que ma force allait décroitre ultérieurement et, tout en m´incitant à continuer à tirer sur ses oreilles, il recula  en utilisant ses hanches et il me déplaca facilement dans sa direction.

 

Il me proposa ensuite l´exercice suivant: il s´agissait de poser une ou les deux mains sur sa poitrine et de le pousser. Une fois de plus, je fus incapable de le déplacer d´un millimètre et il lui suffit d´exercer une légère poussée pour me faire perdre l´équilibre.

 

Il me demanda ensuite d´essayer de tordre les doigts de sa main vers l´arrière, j´avais beau m´efforcer, ses mains semblaient de marbre et je n´y parvins absolument pas. Pendant ce temps, Kunishige, impassible s´adressait à Umezawa et lui expliquait que s´il pouvait ressentir une douleur, il était complètement indifférent à cette dernière.

 

Nous échangeames les roles mais ni Umezawa ni moi ne furent capables de résister plus de quelques secondes à cause de la douleur importante que nous ressentions.

 

Kunishige fit ensuite un exercice avec l´un de ses élèves, nidan (2ème Dan). Il dénoua la ceinture de son kimono et la passa autour de son cou ainsi que celui de son élève. Il se mirent face à face et l´élève commenca à tirer, non pas uniquement avec la nuque mais également avec les mains, Kunishige, non seulement ne bougea pas mais, en se cambrant, il fit perdre l´équilibre à son élève qui lui tomba dessus.

 

Enfin, Kunishige réussit à nous trainer sans aucun effort à travers la pièce, bien que nous résistions. Ce qui nous impressiona le plus fut l´absence totale de force, de fatigue et de peur chez le Maitre.

 

Deux dernières considérations sont á faire au sujet de Kunishige, non seulement il a plus de 70 ans mais il a également accompli ce genre d´exploit en public face à des Sumotori pesant presque deux fois son poids.

 

 

                                                                                                        Tiré de Figthing spirit of Japan de E.J Harrison.

 

 

Nous constatons donc l´existence d´un savoir ésotérique au Japon au début du XXème siècle, probablement une survivance d´un savoir relativement ancien. Un savoir jalousement gardé et strictement transmis aux adeptes jugés dignes de recevoir de telles connaissances. L´existence de planches anatomiques donnant l´emplacement exact des points vitaux ainsi que informations précises sur la manière de les stimuler à des fins de destruction et/ou de réparation est historiquement attestée (voir à ce sujet les deux ouvrages monumentaux de Fujita Saiko aux éditions Budo). ces techniques ne seront révélées au "grand public" que bien des décennies plus tard. De surcroit, l´auteur pratiquant émérite de Judo et partenaire d´entrainement de Budoka de très haut niveau ne cache pas sa stupéfaction face aux capacités martiales de Kunishige. Son témoignage apparait donc à la fois vraisemblable et crédible, d´autres experts en Budo reproduiront plus tard, au cours du XXème siècle, des "exploits" similaires. 

 

L´apparition du mot aiki dans un contexte exogène au Daito-ryu Aikijujutsu est également très intéressant. La description des prouesses de Kunishige Nobuyuki n´est pas non plus sans rappeler les démonstrations auxquelles Takeda Sokaku, puis ses meilleurs élèves après lui, (Sagawa Yukioshi, Ueshiba Morihei, Yoshida Kotaro, Horikawa Kodo pour en citer quelques uns) se livraient pour impressionner leurs élèves.

 

Si le texte peut apparaitre, par moments,sibyllin, la faute est partiellement imputable au vocabulaire utilisé par Kunishige au cours de sa lecture. Il utilise, d´une part, les termes spécifiques à son école lesquels ont la particularité d´etre généralement incompréhensibles pour des non membres ou des non initiés, tout en désignant, dans le meme temps, des savoirs communs à d´autres écoles authentiques. D´autre part, l´utilisation du mot Judo  ajoute à la confusion. Il est vraisemblable que Kunishige désignait sous l´appelation Judo la pratique martiale totale orientée vers le combat de survie et incluant tout le savoir secret et caché, inaccessible à la grande majorité des pratiquants. Par opposition, Taijutsu désigne une activité physique d´origine martiale mais dans laquelle les aspects les plus profonds de la pratique ne sont pas présents, ni meme abordés.

 

On pourrait se poser légitimement la question suivante: pourquoi un expert tel que Kunishige a t´il tenu à faire la démonstration de ses capacités peu communes à un sujet Britannique, pratiquant le Kodokan Judo de surcroit?

 

Si l´on considère que la grande majorité des pratiquants Japonais de l´époque n´avait vraisemblablement meme pas conscience de l´existence de telles capacités et de leur potentialité, on ne peut qu´etre très surpris par la décision de Kunishige. Ce dernier n´a t´il pas souhaité démontrer à Harrison la profondeur du Bujutsu Nippon et lui faire comprendre que la voie qu´il poursuivait avec tant de zèle était à peine plus qu´une simple pratique physique dont l´efficacité s´estomperait avec le temps? Nous ne le saurons probablement jamais avec certitude, mais la question méritait d´etre posée.


 

 

 

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Published by Ashura - dans Histoire
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